ESSAY

DES

MERVEILLES DE NATURE

PAR RENÉ FRANÇOIS

PRÉDICATEUR DU ROY

 

ROUEN

1622

 

 

 

Le P. Etienne Binet, prédicateur du Roi, publia en 1622, sous le pseudonyme de René François, une sorte d’encyclopédie en un volume, ayant pour titre "Essay des merveilles de nature". Ce livre obtint du succès, nous en connaissons jusqu’à treize éditions. Un chapitre de ce livre, consacré au "Tirage des armes", nous fournit des renseignements sur les termes en usage dans les salles d’armes du temps de Louis XIII. C’est dans cet ouvrage que nous trouvons pour la première fois le mot "fleuret" écrit comme de nos jours. Divers auteurs du XVIème siècle, Etienne Pasquier dans ses "Recherches historiques", Montaigne dans ses "Essais", écrivent floret :

Un rude tireur le floret au poing. (Montaigne)

Nous trouvons, dans la traité de Saint-Didier,  parmi les pièces de vers à la louange de l’auteur, un sonnet de Jean Emery contenant le mot "flourès":

Aprochas vous aucuns hou raco d’escrimaille

Quembe vostre flourés fasez ben pauc que vaille

 

Approchez-vous tous, race d’escrimeurs

Qui de votre fleuret, faites bien peu qui vaille.

 

 

 

LE TIRAGE DES ARMES

 

1. On appelle fleuret, ou brette, une espée rabattue et sans pointe. Le bouton, c’est le bout de l’espée rabattu et ramassé en bouton. Le bout du fleuret, c’est esteuf, ou cuir rembourré qu’on met au bout afin qu’en donnant on ne meurtrisse. Aussi dit-on au garçon, mettez un bout au fleuret.

 

2. La garde, c’est ce qui est sur la poignée pour couvrir la main ; le fort c’est environ un pied de longueur depuis la garde ; le reste jusqu’au bout se dit le faible de l’espée.

 

3. Quand on se présente en la salle, on demande : Monsieur, voulez-vous faire ? ou voulez-vous faire assaut, c’est-à-dire, voulez-vous tirer des armes ? Puis ramassant et décroisant les armes, voire par honneur les baissant, on dit : Messieurs, gardez les yeux, c’est-à-dire, on se deffend mutuellement de donner au visage. Si malheur porte, que le coup échappe, et qu’on le porte au visage, aussi tost on met bas les armes, et va-t-on accoler celuy qui a receu, et comme le prier d’excuser le hazard.

 

4. Le Maistre d’Escrime ne se bat quasi jamais, mais il y a un prévost, c’est-à-dire comme lieutenant ou soub-maistre, qui se bat et qui soutient tout assaillant. Le Maistre voit, instruit, donne le holà quand le sang s’échauffe, marque les fautes, et juge les coups.

 

5. Les bons coups s’appellent bottes franches, quand le fleuret marque le coup tout entier, et donne tout droit et en plein ; si ce n’est qu’a demy, ou en passant, ils appellent cela manquer.

 

6. Il faut estre en mesure pour donner ou recevoir le coup, c’est à dire, il faut planter le pied droit devant et bien ferme, et en posture asseurée, mais isnelle (promptement). Estre hors de mesure, c’est quand on est ou trop avancé en danger de tomber, ou pencher, et donner prise à l’ennemy, ou trop reculé, ou le pied en l’air, et le corps en balance, et peu affermy.

 

7. On dit estre en eschole, c’est à dire, bien ajuster son corps, et le porter droit ou il faut, comme si on dit garde le bouton ; pour ajuster et estre en eschole, il faut donner droit dans le bouton. Si on ne le fait, on dit qu’on n’est pas en eschole, c’est à dire, qu’on a oublié, ou bien qu’on n’a pas encore bien appris les termes et les coups de l’eschole. On dit aussi ajuster le coup, ou non ajuster.

 

8. Il faut avoir toujours l’œil au guet, et sur l’ennemy, surtout à ses yeux ; car souvent il darde là son coup d’œil où il veut porter la pointe de son espée. Ainsi on se met en deffense. Quand on lève le pied droit pour s’avancer, on appelle cela le temps ; de là prendre le temps, c’est bien à propos s’avancer : gagner le temps, c’est prévenir votre homme, et pendant qu’il se dispose à prendre son temps vous le prévenez. Ainsi perdre son temps, c’est quand on ne sçait pas bien mesnager cet avancement de pieds.

 

9. On dit porter une estocade, la recevoir, parer, donner, enfoncer son homme, retirer le pied en arrière, faire une glissade en arrière, lascher le pied, donner un saut. Après le coup, il se faut aussitôt remettre en mesure, c’est à dire le pied droit devant planté bien ferme, et le corps bien assis, autrement on chancelle aisément.

 

10. Il y a plusieurs feintes, la haute, la droite, la basse, à l’entour du poignard, aux yeux. Les niais s’amusent à faire parade, et des feintes en l’air, et faire la beste, mais il faut toujours prendre la feinte pour le coup, car souvent on tire sans feinte, et pour bien faire il faut que le coup suive immédiatement la feinte. Il faut aussi que le pied et la main aillent tout d’un temps. Jamais il ne faut retirer le bras et le pied pour mieux donner, et de plus grande roideur, c’est une erreur populaire. Jamais il ne faut reculer, mais toujours advancer et pousser. Car en retirant pour donner, l’ennemy voit venir le coup, et pendant que vous retirez il vous prévient et vous donne.

 

11. S’ouvrir ou se donner en personne, c’est quand, ou pour attirer votre ennemy et le tromper, ou par mesgarde vous déjoignez les armes, et montrez tout vostre estomach et toute vostre personne, faisant beau jeu à vostre ennemy pour vous percer tout outre. Se serrer au contraire, c’est joindre ses armes, et quasi couvrir sa personne du fleuret et de l’espée blanche ou du poignard.

 

12. Risposte, s’appelle quand on donne et qu’on reçoit quasi en même temps. Ainsi dit-on, cestuy là a la risposte prompte, car il vous respond, et vous restitue tout aussitost le coup que vous lui avez presté. Ceux qui ont bien les armes en main ne craignent pas la risposte, d’autant que le fort de leur épée les pare.

 

13. Qui sçait bien manier l’espée n’a guères affaire de poignard pour parer les coups. Car du fort il prend le foible, c’est à dire, il reçoit la pointe de l’espée de son ennemy sur le fort de la sienne, et la fait voler en l’air, et la rompt ou au moins esquive le coup. Un des grands secrets, c’est de sçavoir bien mesnager le fort de son espée, c’est une invention d’un brave maistre du jeu des armes.

 

14. On dit passer, lorsque l’un s’ouvrant trop, ou n’estant pas bien sur ses gardes, l’autre lui donne un coup en plein, droit, et comme s’il luy vouloit passer sur le ventre, et après lui avoir donné le coup à travers il le vouloit renverser sur le pavé. Or, si celuy à qui on porte ce coup, se retourne de costé, retirant le pied droit en arrière, le coup passe en l’air, et luy cependant porte droit au cœur le coup d’estoc qu’on lui vouloit donner et cela se dit quarter, c’est à dire en esquivant le coup de celuy qui veut passer sur nous, ou nous passer l’espée à travers le corps, nous destournant un peu, démarcher et l’enfiler luy mesme.

 

15. On n’use point à cette heure de taille, d’estramasson ou semblables coups ; tout passe maintenant en estocades et donner de pointe, plustot que du tranchant de l’espée : car ce sont horions et vrais coups de Suisses et d’Allemans, que ces revers et coups ramenez à force de bras pour avaller une espaule, ou couper un jarret tout net, etc.

 

 

 

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